• Anne-Marie Durou

    vu/e par

    Denis Decourchelle

    L'aventure spatiale d'Anne-Marie Durou

    Dans un article de synthèse, en 1936, « Crise de l’objet », André Breton écrit : « (…) par exemple, en 1924, je proposai la fabrication et la mise en circulation d’objets apparus en rêve (…) Mais, par-delà la création de tels objets, la fin que je poursuivais n’était rien moins que l’objectivation de l’activité de rêve, son passage dans la réalité. »1 De même, en lien direct avec le texte cité, on portera attention aux « objets mathématiques » photographiés par Man Ray à l’Institut Poincaré entre 1934 et 1936, devenant ainsi des exemples de formes complexes concrétisant des fonctions algébriques2. Telle pourrait être une première approche des œuvres présentées, tant il est vrai que, pour beaucoup, nous en avons une double perception. Comme si, à la fois, elles portaient trace d’une arrivée très récente, fraîche, dans la réalité visible, elles sont en quelques sortes « nouvelles-nées » et parce que ce que nous pressentons de leur genèse appartient encore à une dimension interstitielle, comme « glissée » derrière cette réalité, bien que leur matérialité (procédé graphique, choix de la matière et mise en place dans un espace) ne soit en rien secondaire, une simple traduction élaborée.

     

    On peut faire appel ici à la notion de topologie, envisagée du point de vue des mutations de forme, au risque de ne chercher dans le travail d’Anne-Marie Durou que des opérations mentales d’engendrement. Ce serait oublier les « appositions » faites de matières et les relations avec les matériaux choisis pour leur pérennité, leur résistance, leur texture. On ajouterait une typologie mi-abstraite, mi-sensible portant sur des effet de compacité ou de déploiement, de translation, comme dans la série Mémento Mori3. Et pour autant, on ne saurait non plus écarter l’idée que ces formes sont issues du monde de l’organique, du végétal, du physiologique et qu’elles en possèdent aussi les organes : antennes, capteurs recevant et donnant de l’énergie, comme dans Vita Nova (Verticale).

     

    La pièce publique Rementa conjugue plusieurs dimensions notées précédemment. C’est la relation allégorique qu’elle entretient avec son espace d’accueil qui nous intéresse ici. On pourrait ressentir dans sa présence un effet musical, une sorte de bourdon léger et persistant, au bord d’être harmonieux mais possiblement insistance qui éveille et qui rappelle. La pièce semble « aller de soi » et pourtant consister aussi en un capteur sensible de l’ « air du temps », un indicateur des fluctuations collectives et politiques autour des notions rappelées, « Equité, Droit, Liberté ». Les panneaux du rez-de-chaussée peuvent apparaître comme des esquisses préparatoires et leur ambiance spéculative, mais tout autant le plaisir de la transposition qui traverse l’œuvre d’Anne-Marie Durou. Ce qui a été dessiné peut devenir pièce sculptée en argent, un « insert » peut prendre place dans un dessin évoquant les trois dimensions. Mais, ce qui rend ce travail si plaisant et parfois psychédélique, c’est son paradoxe de cohérence onirique, où les relations entre les éléments présentés -le vocabuaire de l’artiste, flottent dans une évidence ouverte, lumineuse, contrebalancée, si l’on peut dire, par une élaboration, un geste plastique très denses et concentrés.

     

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    1 Situation de l’objet in Le surréalisme et la peinture, Breton André, (1965), Gallimard

    2 Isabelle Fortuné , « Man Ray et les objets mathématiques », Études photographiques, 6 | Mai 1999, [En ligne], mis en ligne le . URL : http://etudesphotographiques.revues.org/index190.html.

    3 Pour le rapport aux matières, « Proust et le monde sensible », Jean-pierre Richard, Seuil (1974)

     

     

    Denis Decourchelle est né en 1957 à Bordeaux. Il est ethnologue. Ses recherches portent sur la question du handicap et des usages du corps ... Consulter la biographie de l'auteur sur le site d'Ecla

     

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