• Jean Bonichon

    vu/e par

    Frédéric Emprou

    Trompe le monde

    Trompe le monde1

     

    « Je suis un humoriste, un plaisantin, je suis un acrobate… »2

     

    Parler du travail plastique de Jean Bonichon en citant Gombrowicz pourrait tenir du grand écart, s’il n’était pas question de décrire une tentative narquoise et iconoclaste d’interprétation  du monde : l’évocation d’un regard facétieux exercé à l’égard d’un certain dérisoire de l’existence. Déraisonnable et pléthorique, Jean Bonichon n’a de cesse d’explorer une mythologie de la banalité au travers de performances, d’actions filmées ou de sculptures, sous le mode du décalé et de l’angle irrésistiblement éclaté. 

    Douces et savantes divagations, les productions de l’artiste rappellent des leurres irrévérencieux et parfois grinçants, prétextes à des combinatoires avec la surface des choses. Répliques en bronze d’un cornet de glace écrasé sur le sol, bouche d’égout improbable échappée d’un cartoon mimant la forme simplifiée d’une éclipse, les narrations développées par les pièces de Jean Bonichon consistent en la mise en dérèglement des points de vue et des attentes du spectateur, ainsi que des registres formels.

    Entre ready-made mutant et clins d’œil à l’art minimal, objets célibataires et dérives poétiques allusives, le répertoire prolixe de l’artiste tient de l’inventaire fantasque. 

    Story board distillant une esthétique de la platitude et du non sens, ces images qui déraillent et génèrent des renversements constituent autant de pastilles, fruits d’une idée ou d’un dessin tout droit échappé d’un carnet de notes. Cultivant les incongruités, l’artiste décline les matériaux et les contextes avec application, en témoigne un bouchon de champagne aux dimensions extravagantes placé dans la nature en écho au passé du lieu.

    Si l’esprit de Tati ou de Buster Keaton semble planer dans les vidéos de Jean Bonichon, c’est notamment parce que l’artiste éprouve les mises en scène équivoques dans des postures vainement périlleuses. Au-delà du running gag plaisant et de la blague potache, ces mini séquences se distinguent par le classicisme des ressorts utilisés, l’économie de moyen et la simplicité de l’intrigue.

    Instantanés énigmatiques en forme d’interrogation face à une certaine l’inanité, les photographies de Jean Bonichon rappellent des moments suspendus qui oscilleraient entre mise en abyme interlope et rêverie contemplative. Dans ces tableaux magrittiens d’un nouveau type, celui-ci en devient le scrutateur impassible, le héros et figurant allégorique d’une possible lecture du réel.

    Auteur et personnage improbable d’une trame généralisée, Jean Bonichon module et expérimente des fictions à la manière de l’errance loufoque. Comme un remake élargi et savoureux de La vie de Brian, la pratique de l’artiste se présente sous la forme d’une vaste entreprise qui consiste à recenser le quotidien des jours, une façon intrépide d’en reproduire ses absurdes séances : « ce qui se passe ici d’affreusement significatif ne se laissait cependant pas comprendre, déchiffrer jusqu’au bout. Le monde tournoyait dans un sens imprévu, étrange… »3

     

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    1. Titre de l’album éponyme, Trompe le monde, Pixies, 4AD, 1991.

    2. Witold Gombrowicz, Testament, entretiens avec Dominique de Roux, éd. Gallimard, 1996.

    3. Ibid.