• Jean Bonichon

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    Jean Bonichon

    Un nez

    "ce monument, quand le visite-t-on ?"1

     

    C'est bien par le vide qu'il comble au milieu du visage que le nez remplit sa fonctionnalité la plus manifeste. Positionné entre les deux yeux et au dessus de la bouche, l'appendice central trône.

    À l'instar de Cyrano de Bergerac cité plus haut, la protubérance s'impose en évidence lors des premières présentations ; cette exterritorialité physique confère au nez le statut unique d'un pont tendu vers l'autre, vers l'altérité.

    Pour autant, s'il s'élance vers l'extérieur, il n'en reste pas moins circonspect et silencieux ; et, malgré son emplacement privilégié, on fait rarement allusion à lui. Alors, il s'efface pour les yeux ou encore la bouche comme figures de beauté et d'intelligence.

    Ainsi un nez ne pourrait s'envisager que noyé dans une globalité.

    Néanmoins, lorsqu'il s'échappe et choisit la bonne aventure2 vers l'autonomie, il se révèle en majesté par son charisme et son autorité. Mais, ce sera plutôt par l'absence, aussi flagrante qu'un nez au milieu de la figure, qu'il fera remarquer son inaliénation.

    Ainsi, le major Kovalev3 fit l'amère expérience d'une mise au banc sociale lorsque son nez décida de le quitter ; le blase indépendant est alors amené à occuper de hautes fonctions pendant que son propriétaire abandonné devient un reclus et sombre dans la honte.

    Toute l’ambivalence de l'attribut est que cette posture quasi insignifiante a pourtant fortement marqué l'histoire et l'art. En effet, personne ne se souvient des oreilles de Cléopâtre, des lèvres grecques ou des yeux bourbons. Pour le nez seul reste la postérité des rois et des régnants ; jusqu’au Sphinx de Gizeh à qui il fait passablement défaut.

    Paradoxalement, c'est avant tout sur la discrétion du remplissage nasale que chacun compte et, malgré sa besogne continue des plus vitale, ce bourreau de travail doit gérer son activité de manière mutique et insondable.

    Quand, par mégarde, le nez se fait trop bruyant, qu'il éternue, renifle ou ronfle, on s'offusque ou se moque et son porteur ressent la gêne liée à la bienséance en société ; aussitôt, l'auteur de l'embardée incontrôlée se confond en excuses à l'idée que ses miasmes se sont répandus au nez de l'assistance.

    Il n'y a bien que Gargantua, par son parlé poivré, qui en fera un jeu de langage poétique de ce qu'il "enrime"4 ses mots avec sa morve.

    En fin de compte, le recouvrement bombé de cartilage et de chair n'existe que pour camoufler un creux béant ; sans lui, la cavité nasale serait des plus exposée et des moins décente.

    Simples et harmoniques, les deux orifices de sa base cachent la complexe mécanique du vivant ; car dans l'abris couvert de peau se joue la fonction primordiale à notre machine interne : la respiration.

    Marcel Duchamp, qui se définit lui-même comme un « simple respirateur » semble tirer le verre du nez en emprisonnant l'Air de Paris5 et, par ce fait, donne une forme précieuse et sensible à ce flux infra-mince, invisible mais sans fin et propre à l'existence.

    Seul en son genre chez l'humain, l'orifice offre à la fois la capacité d'inspirer du vital tout en expirant du vicié ; la circulation se faisant naturellement dans les deux sens.

    Mais il serait réducteur de penser l'appendice comme n'ayant qu'une fonction physionomique ; en effet, le nez, rapportant l'extérieur à l'intérieur, est responsable de nombreux bouleversements sensoriels qui tiennent le corps et l'esprit alertes dans ce qu'ils captent d'acquis comme d'inné.

    Dans la proximité et l'intime, le sens est mis en exergue par l'odeur de l'autre connu ou non. 

    L'effluve provoque des sensations agréables liées à l'habitude, la curiosité ou l’excitation.

    Entre la mémoire olfactive de Marcel Proust et le lâché prise amoureux, Charles Baudelaire se laisse "Guid[er] par ton odeur vers de charmants climats"6, happé par un possible inimaginé.

    Et même si Jean-Baptiste Grenouille7 cherche, à la façon des parfumeurs et des sommeliers (chers à Erik Dietman8), à extraire le parfum absolu de l'essence des femmes qu'il désire, il oublie que le rapport amoureux n'est qu'une question d'entente olfactive ou rien ne se garde sauf le souvenir.

    Car une odeur demeure trop individuelle et tellement intime, qu'on ne peut la capturer, hormis par un nez.

     

    Invité en résidence par l'association Champ Libre à Chanonat, la Grotte de nez (2018) est une pièce pensée pour le programme Écho.

    Les volcans sont souvent cités comme les géants d'Auvergne, le nez gigantesque est alors tout ce qui reste visible de ces titans diluviens. Le promontoire de prismes basaltiques de Saint-Flour serait ainsi le résultat d'un éternuement colossal.

    Par ailleurs, de nombreuses cavités naturelles, comme les fameuses Grottes de Jonas9, ont été utilisées par des ermites qui choisissaient ces lieux pour vivre reclus leur quête mystique. ?La Grotte de nez installée sous les remparts Saint-Flour est véritable une cellule habitable où peut-être envisagée une retraite spirituelle.

     

     

    Mai 2018

     

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    1. Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac (La tirade du Nez), 1897.

    2. René Magritte, huile sur toile, 1937.

    3. Personnage de roman, Nicolas Gogol, Le Nez, 1837.

    4. François Rabelais, Gargantua, entre 1533 et 1535

    5. Marcel Duchamp, verre et bois, 1919/1964.

    6. Charles Baudelaire, Parfum exotique, recueil Les fleurs du mal, 1857.

    7. Personnage de roman, Patrick Süskind, Le Parfum, 1985.

    8. Erik Dietman, Les gardiens des fûts, bois, bronze, fer, marbre, métal, verre, Château-Dillon, 1987.

    9. Habitat troglodytique, situé à Saint-Pierre-Colamine.