• Yves Chaudouët

    vu/e par

    Claire Kueny

    Icônes contemporaines. Les portraits peints d'Yves Chaudouët

    « Le visage humain est une force vide, un champ de mort. La vieille revendication révolutionnaire d’une forme qui n’a jamais correspondu à son corps, qui partait pour être autre chose que le corps. C’est ainsi qu’il est absurde de reprocher d’être académique à un peintre qui, à l’heure qu’il est, s’obstine encore à reproduire les traits du visage humain tels qu’ils sont ; car tels qu’ils sont, ils n’ont pas encore trouvé la forme qu’ils indiquent et désignent ; et font plus que d’esquisser, mais du matin au soir, et au milieu de dix mille rêves, pilonnent comme dans le creuset d’une palpitation passionnelle jamais lassée.

    Ce qui veut dire que le visage humain n’a pas encore trouvé sa face et que c’est au peintre de lui donner. […] Le visage humain porte en effet une espèce de mort perpétuelle sur son visage dont c’est au peintre justement à lui sauver en lui rendant ses propres traits.

    Depuis mille et mille ans en effet que le visage humain parle et respire, on a encore l’impression qu’il n’a pas encore commencé à dire ce qu’il est et ce qu’il sait (…). »

     

    Antonin Artaud, extrait du catalogue de l’exposition Portraits et dessins par Antonin Artaud, galerie Pierre, 4-20 juillet 1947. Réédité dans Artaud Antonin, Œuvres, édition établie, présentée et annotée par Évelyne Grossman, Paris, Quarto-Gallimard, 2004, p. 1534.

     

     

     

    Ma première visite dans l’atelier d’Yves Chaudouët fut marquée par la découverte de ses portraits peints. Un homme d’une soixantaine d’années dont l’épouse avait commandé le portrait, vient de quitter l’atelier après quelques heures de pose. Le calme règne dans cette pièce claire au cœur de Paris, d’où émanent des odeurs de peinture à l’huile et où le temps a ralenti.

    Sur un chevalet, le portrait sèche et le regard bleu et lointain du modèle perce l’espace et le traverse, infiniment… En attente. Je songe : n’est-ce pas surprenant de commander un portrait peint aujourd’hui, à l’heure où les portraits photographiques prolifèrent ? Pourquoi ? Pour qui ? Où sera-t-il accroché ? Au-dessus de la cheminée ? Le portrait de commande a historiquement tant été associé à une forme d’exhibitionnisme, de démonstration de force et du pouvoir qu’il est intriguant de se retrouver aujourd’hui face à une forme artistique si connotée et pendant si longtemps destinée à promouvoir une élite. 

     

    C’est un visage apaisé et penseur que l’artiste a peint sur un fond neutre et foncé, en s’interdisant tout ajout d’accessoire superflu.

    Quant au support et à son format – une petite planche de bois de 40 x 40 cm utilisée invariablement pour chacun de ses portraits – ils me rappellent les icônes chrétiennes qu’on trouve dans les chapelles blanches et secrètes, perdues sur les chemins sinueux des îles grecques ; ces images invitant les croyants ou simples amateurs de silence, de beauté et de solitude à se recueillir. Ces planches de bois portatives sont aussi celles du Déserteur de Jean Giono, un des livres cher à Yves Chaudouët.

     

    Les portraits d’Yves Chaudouët nous entraînent dans une atmosphère secrète et intime. Ils nous figent devant un visage, « une face » dont il est impossible de percer le mystère. Les regards qu’il dépeint, traversant, filant vers l’horizon, même lorsque le visage est de face, nous empêchent d’aller au-dedans, car ce n’est pas ce dont il est question dans son travail.

     

    Chairs, matières, corps, volumes, couleurs… Dans l’héritage d’un Titien, d’un Greco ou d’un Delacroix sans doute, il accorde dans ses récentes peintures, une primauté à la touche picturale expressive, à la matière, à la couleur, plutôt qu’au disegno, le dessin par la ligne, le dessein, le destin, dont ne se soucie pas Yves Chaudouët. Aucun détail extérieur n’oriente non plus le regardeur vers une éventuelle interprétation allégorique ou symbolique. Seul un gros plan de visage sur un fond dépouillé figure.

     

    En dévisageant ses modèles, Yves Chaudouët cherche par essence à leur donner visage, à « [leur] rendre [leurs] propres traits », pour reprendre les mots d’Antonin Artaud. Il ne s’agit pas pour lui de créer une image naturaliste et idéale. Ce n’est plus à travers la platitude du miroir ou de l’image que le modèle se découvre, mais par les volumes, quelque peu distordus, révélés par le regard attentif du peintre. 

     

    Nombreux sont les photographes contemporains qui, dans des registres différents, font parler et respirer les visages, les pénètrent et leur donnent une densité et une puissance saisissantes.   Plus rares sont aujourd’hui les peintres qui en font de même. Car il y a un enjeu propre à la photographie artistique : ne pas « nous [donner] l’air de mannequins, d’objets absurdes, nous   [ôtant] la vie comme un coup de vent nous arrache notre chapeau » que produit, selon Cocteau, « la photographie instantanée de la vitesse1». Et si la photographie à ses débuts, a coïncidé à   l’accès d’une population croissante à la conscience de sa singularité et apporté ainsi sa contribution à la célébration de l’individu2, l’image photographique « précaire et fragile, cernée de tous   bords  par l’utilitaire et le consommable3»  se heurte aujourd’hui à une uniformité et un conformisme accentués par l’émergence du numérique. Face aux publicités qui nous renvoient l’image   d’un corps parfait et idéal, face à l’avènement du virtuel, face aux milliers de photos qu’on ne prend plus la peine d’imprimer et qui occupent des dossiers qui finissent par disparaître, face à la   vitesse et l’instantanéité des clichés et de leur monstration, peut-être est-il nécessaire de redonner de la matière, de redonner du volume et du corps, de  redonner  le temps  à l’image ? Le temps indispensable pour capter, encore et encore, par dessus ou à nouveau, un visage dans sa singularité. 

    « Le visage traduit sous une forme vivante et énigmatique l’absolu d’une différence individuelle, pourtant infime4», et il faut bien plus d’un clic pour recueillir ces infimes détails qui font de nous des individus.

     

    Il ne s’agit pas ici de faire l’apologie de la peinture contre la photographie, mais de comprendre le pourquoi de la peinture à l’heure de la photographie. Yves Chaudouët manipule d’ailleurs l’appareil photographique – comme bien d’autres médiums, sa spécialité étant  de ne se laisser enfermer dans aucun d’entre eux. Il réalise ainsi des portraits d’hommes ou de femmes.

    Mais avec l’appareil photographique, ce qu’il préfère, ce sont les « portraits de nature »  (qu’il nomme « bord du chemin »). Il mène cette activité photographique en jouant avec les échelles, en agrandissant des éléments infimes de la nature, presque invisibles à l’œil nu, faisant l’expérience inverse de celle qu’il effectue dans sa pratique presque quotidienne des monotypes. Avec ces derniers, il représente au contraire de vastes paysages – dunes, horizons, fonds marins, montagnes enneigées –, sur une surface de 6x9 cm. Alors que les impressions et les émotions toutes cinématographiques et/ou théâtrales priment dans ces saynètes, les portraits de nature donnent corps à des formes, des textures, des couleurs qui nous rappellent combien le réel est riche et surprenant.

     

    À l’instar de ses peintures, c’est dans le temps que se concrétisent ces portraits paysagés : le temps des balades et celui, nécessaire, de la trouvaille, de la découverte du détail. Yves Chaudouët explore la nature et tente d’en extraire, « telle qu’elle est », ce qui, communément, nous échappe. « C’est bien la réalité, et la plus familière, qui est devant nous. Mais nous apprenons, par le truchement [du peintre], que jusqu’ici nous ne savions pas la voir […]. Nous apprenons surtout que la réalité la plus quotidienne peut avoir cet air insolite et lointain, la douceur sonore, le mystère feutré des paradis perdus »5.

     

    A-disciplinaire, car tout médium est d’usage pour explorer le monde, Yves Chaudouët a toutefois débuté sa pratique artistique par la peinture et reste fidèle à ses premières amours. Invariablement, il y retourne, la revendique et son attitude se révèle être alors celle d’un homme qui s’engage pour ce qu’il aime par-dessus tout, dans son monde, contre le temps et tout contre l’homme et ses visages. Dans la transcription de l’intimité et du volume, Yves Chaudouët réalise entre autres des portraits peints. Sortes d’icônes au présent, du présent. 

    Et si « se faire peindre le portrait » était une manière de résister à notre époque ? Et si regarder sa face, en face et en peinture permettait de s’affronter et d’affronter le temps et le monde d’aujourd’hui ? Les regards songeurs des modèles s’abandonnent-ils à ces pensées ?

     

     

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    1. Jean Cocteau, Essai de critique indirecte, Paris, Editions Grasset, [1932] 2003, p. 94.

    2. David Le Breton, Des visages. Essai d’anthropologie, Paris, Métailié, 2003, p. 41.

    3. Dominique Baqué, La photographie au risque de l’art, Paris, Regards, 1989.

    4. David Le Breton, Des visages. Essai d’anthropologie, op. cit., p. 11.

    5. Albert Camus, Préface du catalogue de l’exposition Balthus, New-York, Pierre Matisse Gallery, 1949.

     

    Texte de novembre 2013, revu en juillet 2017