Elisabeth Spettel, « Présence Panchounette ou la subversion par l'humour », juin 2013

Texte réalisé dans le cadre de son Doctorat en Théorie et Science de l'art

Double jeu de la subversion entre dadaïsme, surréalisme et art contemporain, sous la direction de Pierre Sauvanet (Bordeaux 3) et Miguel Egana (Paris I)

Université Michel de Montaigne - Bordeaux 3

Résumé

Présence Panchounette, collectif de plasticiens bordelais, commence à réaliser des actions, à écrire des tracts et des manifestes en 1969, dans le sillage du situationnisme. Ses membres érigent des objets kitsch sur le campus universitaire, mettent en scène de faux accidents dans les rues du centre-ville et organisent des expositions et performances au studio F4, sorte de nouveau « Cabaret Voltaire". Ils prônent un savoureux mélange des genres pour critiquer l’hégémonie du modernisme sous ses formes minimales et conceptuelles. Développant une forme d'humour proche de ce "rire de résistance" défini par Jean-Michel Ribes dans son ouvrage homonyme (2007), Présence Panchounette sape les fondements de l'art des années 1960, le subvertissant tant dans son esprit que dans ses formes. Leurs oeuvres fonctionnent comme des coups de poing décalés et grinçants, participant d'un post-modernisme cabotin mais non moins radical.


Texte


A la fin des années soixante, une bande de copains crée un collectif s'inspirant du courant situationniste. « Plus proches des pieds nickelés »1 que des artistes, ils font des performances dans plusieurs lieux de la « Belle endormie »... Parmi eux, Jean-Yves Gros, Didier Dumay et Frédéric Roux s’étaient rencontrés lors de l’occupation de la fac de lettres en 1968 et seront bientôt rejoints par Christian Baillet, Pierre Cocrelle et Michel Ferrière. Tout est bon pour narguer l'autorité : affiches, sculptures étranges et kitsch... Dès le départ, ils se placent sous l'égide de l'humour voire de l'idiotie2.
 
Le nom qu'ils s'attribuent relève du mineur qui s’affirme contre le grand goût, celui du triangle d’or bordelais. Alors que le terme sudiste « choune » fait référence à l’organe sexuel, l’adjectif « chounette » renvoie à « des objets marqués par la féminité donc le mineur, tout ce qui est plus ou moins raté, pas fini, faux. »3
 
« Les Panchounettes » commencent leurs actions en 1968 mais choisissent 1969 comme date officielle de la création du groupe afin de se distinguer de la révolution de Mai et de se placer sous le signe plus léger de l'année érotique. Leur combat se veut sans chapelle. Leur principale arme est l'humour qui leur permet d'échapper à tout conformisme.
 
En quoi l'humour, loin d'être une simple dimension de ce « mouvement », constitue l'identité même de Présence Panchounette ? Comment modifie-t-il les critères classiques de création?
 
Nous verrons dans un premier temps comment Présence Panchounette se démarque des avant-gardes politiques et artistiques par le biais du détournement. Puis nous nous pencherons sur le mélange des genres qui devient sa marque de fabrique. Enfin, nous analyserons comment, sous une apparente légèreté, l'humour touche à des questions essentielles liées à la relation entre l'artiste, l'oeuvre et le spectateur.

 

 
I - L' « Internationale Panchounette » : entre héritage et sabotage
 
A - Le détournement de la révolution
 
Dès le départ, en postdatant leur naissance, ils se réclament d'une indépendance et d'une liberté face à toute idéologie. Ils reprennent l'appareillage commun aux avant-gardes mais le détournent malicieusement. Le premier nom du mouvement est Internationale Panchounette, s’inscrivant dans le sillage de l’Internationale situationniste4. Or dans cette Internationale, pas de carte, ni d'hymne ou encore de protocole de conduite si ce n'est celui de la dérision. Leur manifeste prend la forme d’une parodie. Présence Panchounette cherche à tourner en ridicule cet outil précieux de l'avant-garde, synonyme d'utopie et de progrès : « Quant à l'Internationale Panchounette, elle aspire à l'idiotie totale, à tendre même au mongolisme. »5
 
Elle se revendique de la blague potache plus que du projet révolutionnaire, comme en témoigne le Manifeste Panchounette de 69 qui donne le ton : « L'Internationale Panchounette n'a pas pour but la subversion. Dans le monde où les gens qui le confortent de la main droite reconnaissent de la main gauche la nécessité de le changer, elle est la seule Internationale qui trouve que TOUT VA BIEN. »6
 
En 1972, le terme « Présence » remplace « Internationale ». Ce groupe met en place une 4ème Biennale des Arts Panchounettes en 1972, leur première manifestation officielle, et se déclarent au Journal officiel comme une association destinée à « encourager les Arts, la Culture et les Loisirs».7 L’esprit de ce collectif ressemble à celui du mouvement Dada né en 1916 à Zurich qui prône le mélange des genres, l’humour et l’esprit critique vis-à-vis artistes qui leur sont contemporains.
 
De même Présence Panchounette, outre la dérision envers l’avant-garde politique, exerce son « ricanement »8 vers l’avant-garde artistique de son temps.
 
B - La parodie des avant-gardes artistiques
 
Présence Panchounette s’attaque aux formes artistiques de leur temps influencées par l’art conceptuel et minimal. Le collectif réalise un papier peint fausse pierre dès 1973 dont il couvre les murs du studio F4 lors de l’exposition Signe de terre (fig. 1) et le décrit comme « des lignes blanches se croisant à peu près à angle droit déterminant sur un fond rouge des rectangles d'approximativement 8,7 cm de large sur 17, 4 cm de long »9. Il tourne ainsi en dérision les notes explicatives de Buren à propos de ses bandes qu'il qualifie d'« outil visuel ».
 
Le rire de Présence Panchounette résonne de manière insolente et en cela, rejoint la satire qui est « irrespect et offense »10, comme l'a mentionné Jean Emelina dans son essai sur Le Comique. Outre des références précises à certains artistes, il parodie la succession vertigineuse des avant-gardes (land art, support-surface, body art...) qui se livrent une guerre sans merci. Dans la lignée du dadaïste et boxeur Arthur Cravan, l'équipe organise un Championnat du monde de boxe des artistes plasticiens en 1973 au studio F4. Mais alors que Cravan dissociait son activité de sportif de sa création, Présence Panchounette se produit sur le ring de l'art. Dans le même esprit, il confronte deux nains, symboles du Kitsch : l'un faisant référence à Greenberg derrière lequel trône le Carré noir sur fond blanc de Malévitch et l'autre incarnant Soulillou11, placé devant un mur de briques, « l'icône » de Présence Panchounette (fig. 2). Ce groupe désacralise ainsi l'un des critiques d'art les plus célèbres du XXème, apôtre de l'abstraction tout en faisant un clin d'oeil à son texte « Avant-garde et Kitsch »12, dans lequel il oppose le moderne au kitsch vulgaire et académique.
 
L'humour révèle une distance prise à l'égard des mouvements révolutionnaires et de l’hégémonie de l'art contemporain. A l'inverse d’œuvres lisses et propres, Présence Panchounette revendique le débordement défiant toute hiérarchie entre grand art et art populaire.


II - Un savoureux mélange des genres
 
A - Le renversement de la hiérarchie

 

Dans la digne lignée du salon des Incohérents13, Présence Panchounette renverse gaiement la sacro-sainte hiérarchie de l'art. Celui-ci mêle ainsi les arts mineurs et les arts majeurs comme dans Pan dans la choune ! (1969, fig. 3 et 4)14. Il s’agit d’un tableau de nu féminin sur lequel apparaît une décalcomanie de Superman dont le poing se dirige vers « l'origine du monde » … Le « super-héros » semble s'être échappé de l'univers des « comics » pour pervertir la grande peinture.

 

Présence Panchounette ne rejette pas la culture savante mais la destitue de son piédestal, la mélange avec la culture populaire, montrant que le goût artistique est aussi une affaire de classes sociales. Ainsi, un joyeux « bric à brac » où les objets se côtoient sur le mode du désordre, contamine l'architecture médiévale de la chapelle Saint-Rémi à Bordeaux l’été 2008 lorsque le groupe est invité par la ville à mettre en scène ses œuvres dix-huit ans après leur dissolution (fig. 5). Une cabane, des bandes jaunes rappelant Buren ou peut-être des cabines de plage, une raquette... engendrent une « cacophonie des signes »15.


Néanmoins, ce renversement de la hiérarchie ne provient pas tant d'un mélange chaotique que de l'intrusion d'un élément dans un univers qui lui est habituellement étranger16.

 
B - Un élément perturbateur
 
Présence Panchounette semble réactualiser le « stupéfiant image »17 surréaliste né d'une confrontation entre « deux réalités plus ou moins éloignées »18. Un objet comme "perdu", glisse dans un environnement autre. Ainsi, dans Le poids de la culture (1983, fig. 6)19, des livres remplacent les disques de fonte d'un banc de musculation. L'humour naît de l'introduction d'un objet dans un autre contexte que le sien, créant un effet insolite. Ici, le livre rappelant la sphère culturelle investit étrangement l'espace sportif. De plus, l'illustration d'une expression populaire au premier degré crée aussi un choc visuel et sémantique.
 
Sous un aspect "potache", cette pièce interroge sur le rôle de la culture dans nos sociétés contemporaines. De plus, Présence Panchounette vise, à travers cette installation, l'esthétique qui est une forme d’idéologie. L'humour devient sérieux et fait naître une réflexion sur l'artiste, l'oeuvre et le spectateur.
 
III - « Je pense, donc je ris »
 
A - Le rire comme nouveau jugement esthétique
 
La démarche de Présence Panchounette s'inscrit comme une mise en abyme du rapport entre le spectateur et l'art. Ses protagonistes n'utilisent pas l'arme de la provocation mais celle de la ruse pour créer un électrochoc doux dans l'esprit du « regardeur » : « Contrairement à la provocation qui oblitère toute médiation, elle génère un espace de communication inédit et inconfortable où chacun prend conscience de soi, de son rôle dans la perception et l'interprétation de l'oeuvre d'art. »20 Le rire vient supplanter le silence contemplatif habituel des lieux d'art.
 
Mais le collectif se rit autant de lui-même que de l’art.


B - L'autodérision

 

La force de Présence Panchounette réside dans son autodérision : ne pas prendre au sérieux les grands mythes de la religion mais aussi de l'art : « Nous sommes dans le Larousse de l'Art, bientôt dans le Bénézit...c'est faible. Nous croyons de cette façon que la reconnaissance définitive n'aura pas lieu et dans le fond c'est tant mieux. Nous aurons juste un statut marginal dans les futures histoires de l'art, nous faisons partie des épiphénomènes...il ne faut pas oublier que nous ne faisons pas réellement de l'art...les comiques c'est condamné à faire rire, à ne pas être pris au sérieux, ça ne pense pas, ça ne dit rien ! Il y a fonclusions (rires) ».21 La dernière phrase est empreinte d'ironie, car Présence Panchounette sait bien que le rire, sous des apparences de légèreté, porte une dimension critique et peut être très sérieux.
 
En se qualifiant d'épiphènomènes, ils font référence à leur positionnement dans le monde de l'art. Présence Panchounette apparaît comme un parasite qui court-circuite le chemin officiel.
 
C - Des parasites de l'art ?
 
« Nous aimons bien l'idée que l'effet Panchounette puisse être semblable à l'effet parasite...il y a les grands flux, les grands ordres et ce qui les menace : le brouillage et les moisissures. »22 C'est avec un bon sens de l'humour que Présence Panchounette décline l'invitation du CAPC en 2008. Après avoir été boudés par l’institution pendant plusieurs décennies, les six membres déjouent les attentes des commissaires et des spectateurs en se montrant là où on ne les attend pas, « hors les murs » sur quinze sites bordelais tandis qu'ils désertent la grande nef du CAPC qui leur avait déroulé le tapis rouge. Cependant, ils prennent le « costume du chef d'orchestre de l'évènement » en choisissant des artistes qui exposeront à leur place dans la célèbre institution : des membres de l'Internationale situationniste qui les ont inspirés, des artistes qui leur sont contemporains et qui se rapprocheraient de « l'esprit Panchounette ». Ils réussissent le tour de force d'être absents tout en étant présents, se situant à la frontière du circuit officiel, le dénigrant sans le rejeter totalement. Tels des caméléons, ils s'infiltrent dans l’architecture imposante des entrepôts Lainé pour y injecter du mauvais goût, du « politiquement incorrect »... : « « Le pari fait par les membres du groupe était en effet que leurs objets conserveraient leur charge ignoble malgré leur insertion dans le monde de l'art. »23
 
Cette réapparition dix-huit ans après leur autodissolution révèle leur stratégie de contournement qui se distingue de l’affrontement révolutionnaire et de l’intégration officielle. Elle retrace également toute la complexité de leur parcours : de l’activisme contestataire des années soixante-dix à leur renommée liée à la galerie Eric Fabre qui les représente dès 1977 mais aussi les contre-sens qui ont été faits à propos de leur démarche. Les années quatre-vingt les consacre comme les apôtres du postmodernisme, figeant leur éclectisme critique en nouvelle esthétique : « la « cacacophonie des signes » que nous avions, assez naïvement, vue comme prélude à l’avènement de la société sans classes n’a été le prélude de rien du tout, sinon de l’éclectisme postmoderne. »24
 

 

Présence Panchounette apparaît comme un « rire de résistance »25 luttant contre toute pensée unique mortifère. Ses membres se moquent des idoles, gourous en tous genres : les maîtres à penser, les modèles obligés, le panthéon d'hommes illustres que chaque étudiant en art se doit de vénérer.
 
Sur la table rase parfois austère des modernes, ils entassent, ajoutent, accumulent... Mais ces artistes jouent à l'idiot alors qu'ils sont savants. Leur humour iconoclaste s'appuie sur la culture et l'histoire dont ils font malgré tout partie.
 
Sans prétention, leur rire contagieux permet d'appréhender différemment l'oeuvre et les temples de l'art. A l'image de leur nain, sorte de nain farceur, le sourire en coin, toujours prêt à ricaner ou faire un croche-pied au circuit officiel... « Ni Dieu ni maîtres » clament-ils, au risque d'en mourir.
 
Cependant, au même instant, leur reconnaissance les fait entrer dans l’histoire, ils tirent leur révérence scandant « Réussir est […] notre échec »26. Une sorte de comète dans le monde de l'art, aussi brillante que fugitive...

   

1. Bernard Marcadé, « Initials P.P », in catalogue Présence Panchounette, édition du CAPC, musée d’art contemporain, 2011, p. 37.

 

 
2. Ce terme sera repris dans l’ouvrage homonyme de Jean-Yves Jouannais publié aux éditions Beaux-arts magazine dans lequel le critique d’art explore l’idiotie comme une problématique faisant partie intégrante de l’art, de la vie et de la politique à travers des figures aussi diverses que Flaubert, Satie, les Incohérents ou encore Magritte.
 
3. Il faut également ajouter que le préfixe « pan » marque son universalité tandis que « présence » indique que la « chounette » s’étend à tous les secteurs.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


4. L’Internationale Situationniste est une organisation révolutionnaire fondée en 1957, inspirée par le dadaïsme, le surréalisme et le lettrisme, souhaitant dépasser le cadre artistique et étendre sa force de contestation dans le domaine de la vie quotidienne.
 
5. Manifeste Panchounette, 1969, repris in Présence Panchounette, Oeuvres choisies, tome I, Toulouse / Calais, Centre Régional d’art contemporain Midi-Pyrénées / Musée des Beaux-arts, 1986., p. 56.
 
6. Ibid.

 

 
7. Bernard Marcadé, op. cit., p. 43.

 

 

 

 

 
8. Présence Panchounette, « Deux ou trois choses que l’on sait d’elle (1977) », in Œuvres choisies, tome I, op. cit., p. 37.

 

 

 

 

 
9. Cité par Guy Tortosa, « Présence Panchounette », Pictura-Edelweiss, n°6, printemps 1985, p. 20.
 
10. Jean Emelina, Essai d'interprétation générale, Paris, Sedes, 1991, p. 42.

 

 

 

 

 

11. Jacques Soulillou est considéré comme le théoricien du groupe.
 
12. « Avant-garde et Kitsch », traduit en français dans le recueil Art et culture : essais critique, 1989. Dans cet essai, Greenberg dénigre le kitsch jugé vulgaire et académique en opposition à la grande peinture moderne.

 

 

 

 

 

 

 
13. Les Incohérents regroupent des musiciens, écrivains, caricaturistes dès 1882 prenant le contre-pied des salons officiels et revendiquant l’absurde et le mélange des genres. Il seront considérés par la suite comme les précurseurs des avant-gardes du XXème. En présentant à la Galerie de Paris en 1990 une exposition intitulée L’avant-garde a bientôt cent ans, Présence Panchounette revendique leur filiation avec ce mouvement.
 
14. Décalcomanie sur toile.

 
15. Jacques Soulillou, « This is the end. Presence Panchounette », Artpress, n°145, mars 1990, p. 29.

 

16. Catalogue Présence Panchounette, op. cit., p. 145

 

17. Louis Aragon, Le paysan de Paris, 1926, repris chez Folio plus, 1964, p. 55.
 
18. Pierre Reverdy cité par André Breton, in Manifeste du surréalisme, Gallimard, Pauvert, 1962, 1979, p. 31.
 
19. Le poids de la culture, 1983, matériaux divers, collection Eric Fabre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 
20. Charlotte Laubard, « Malentendus », in catalogue Présence Panchounette, op. cit, p. 283.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


21. Présence Panchounette, Œuvres choisies, tome I, op. cit, p. 26.

 

 

 

 

 

 

 

 
22. Ibid., p. 26.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


23. Fabien Daniesi, op. cit., p. 211.

 

 

 

 

 

 

 

 
24. Jacques Soulillou, « This is the end. Presence Panchounette », Artpress, n°145, mars 1990, p. 29.


25. Jean-Michel Ribes, Le rire de résistance, Paris, Théâtre du Rond-Point, Beaux Arts Editions, 2007.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 
26. Présence Panchounette, « Exposition, galerie Jacques-Donguy » (Bordeaux, mai 1980), in Œuvres choisies, tome I, op. cit., p. 48.