• Erwan Venn

    vu/e par

    Elise Girardot

    Le corps historique

    « Attaqué par le réel sur tous les fronts, refoulé de toutes parts, me heurtant partout à mes limites, je pris l’habitude de me réfugier dans un monde imaginaire et à y vivre, à travers les personnages que j’inventais, une vie pleine de sens, de justice et de compassion. »

    Romain Gary, La promesse de l’aube, 1960.

     

    D’emblée, la trajectoire d’Erwan Venn s’appréhende par le prisme mémoriel. L’Histoire tapisse les murs de l’atelier couverts d’ouvrages et de revues faisant référence aux conflits européens du XXe siècle. Pourtant, si les archives deviennent le support préalable à la plupart des travaux de l’artiste, un sujet apparaît en filigrane, série après série. Le corps semble omniprésent : un corps morcelé, un corps métaphorique parfois. Sous une tente à oxygène, Erwan Venn développe très tôt ses stratégies de résistance ; il choisit le rêve comme arme invisible. Longtemps indien d’Amérique ou cosmonaute, il chevauche les plaines de son imaginaire en approchant peu à peu la mémoire familiale. Les insuffisances respiratoires qui le hantent depuis les années 1970 matérialisent les secrets qu’il tentera de percer, via sa pratique artistique.

     

    Si le corps constitue un seuil qui délimite l’intériorité des individus, il est aussi un objet historique traversé par des strates mémorielles, sociales, économiques, politiques et culturelles. Il concentre des temporalités étendues, bien au-delà du temps présent. De même, l’Histoire peut être perçue comme un long corps mouvant, modelé par les combats multiples de la maladie. Depuis 2013, dans une série consacrée au mur de l’Atlantique, Erwan Venn choisit la délicatesse du dessin pour représenter les ouvrages de fer et de béton construits pendant la Seconde Guerre mondiale. Devenues des constructions mentales, verrues monstrueuses d’une Histoire irrésolue, les blockhaus jalonnent les côtes ensablées. À ces architectures de l’horreur, il oppose la beauté des paysages littoraux et la légèreté du trait de la mine graphite. Pour Erwan Venn, le dessin précède toute expérience artistique. En 2011, il efface les corps des photographies familiales prises par son grand-père paternel (sympathisant Breiz Atao1) et utilise en guise de pinceau numérique un logiciel informatique. Les corps ôtés font place à un vide re-dessiné par l’artiste ; les fantômes de la série Headless dévoilent les traumas d’une Histoire bretonne étouffée, celle de la collaboration avec les nazis. Ce travail cristallise un questionnement autour du point de vue. Erwan Venn reprend celui de son grand-père caché derrière l’objectif et se ré-approprie les images de propagande religieuse ou politique. Le corps devient le pivot de l’entreprise artistique ; la démarche allie à la déconstruction du récit historique une ré-écriture mémorielle. Plus tard, au printemps 2020, il achève pendant la crise sanitaire cinquante-sept aquarelles. Intitulée 44 jours au printemps, la série laisse transparaître sous forme chronologique la déliquescence ambiante de la bataille de mai 1940. La dissolution de l’aquarelle dans l’eau résonne par touches grisâtres et brunes avec la débâcle généralisée qui annonce le déclin de l’empire colonial.

     

    Dans un même mouvement visant à dénouer les contradictions dissimulées de nos troubles historiques, l’enfance apparaît comme un thème majeur. Erwan Venn se demande sans relâche comment les doctrines pétrissent le regard des enfants. À travers la série des Petits bretons entamée en 2009, il inverse le processus d’Headless : les corps des salles de classe des années 1910 sont évincés au profit des visages. Leurs yeux évidés rappellent le film Le Village des damnés2. Depuis 2018, des petites filles aux joues livides ou gonflées sont affublées de coiffures grotesques. Erwan Venn analyse l’hyper-hiérarchie exercée sur ces corps manipulés par les pouvoirs autoritaires. Il traduit l’expérience de générations d’enfants soumis au dogme. Le propos s’étend de la mémoire individuelle à la mémoire collective. 

     

    En 2019, l’artiste voyage au Brésil ; première aventure extra-européenne qui catalyse une nouvelle recherche. La végétation luxuriante rencontre les stigmates déroutants d’une colonisation encore visible. Ces observations lui rappellent tantôt une marine accrochée dans le salon familial (commandant de navire, son aïeul assurait au XIXe siècle la ligne Le Havre - Recife), tantôt les rythmes des batucadas découverts aux Beaux-Arts de Rennes. Les influences musicales et cinématographiques issues des subcultures ponctuent une œuvre protéiforme forgée par les cultural studies. Dans les années 1980, Erwan Venn s’affranchit définitivement du folklore breton pour s’immerger avec délectation dans les concerts de musique post-punk ou la revue Métal hurlant. Il se fabrique alors les contours d’une liberté nouvelle, à l’image de la série de vidéos Destroy Wallpaper (2003-2011). Métaphores de l’idéologie dominante, les papiers peints surchargés de son enfance rencontrent les vibrations des synthétiseurs électroniques.

     

    Animé par l’émancipation du corps physique et historique, Erwan Venn débute fin 2020 un projet avec le CNES3 sur les archives de la base de Kourou. Dans une forme de continuité critique avec la peinture d’Histoire, l’artiste s’apprête à révéler, à nouveau, les ressorts d’histoires enfouies. 

     

     

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    1. Le terme désigne les autonomistes bretons durant l’entre-deux-guerres.

    2. Village of the Damned est un film de science-fiction britannique réalisé en 1960 par Wolf Rilla. 

    3. Centre National d’Études Spatiales.

     

     

    Élise Girardot, novembre 2020.