• Florian de la Salle

    vu/e par

    Étudiants de philosophie Passages - de l'Université de Poitiers

    INTERVIEW

    Si tu devais choisir trois termes pour décrire ta production, quels seraient-ils ?

     

    Protocole – expérimentation – observation.

     

    Quelle relation entretiens-tu avec la science et plus particulièrement, quelle place tient la notion de protocole dans ton travail ?

     

    Selon moi, la science vise à être la plus objective possible, en sorte que les scientifiques s’efforcent de décrire ce qui se présente devant eux. Or, mon travail est très lié à l’expérimentation et à l’observation. En particulier, je vois un lien très proche avec les mathématiques s’agissant des renversements. Par exemple, étudier la fonction 1/x avec x = 0 est impossible, cela n’a aucun sens. Dès lors, pour résoudre ce problème mathématique, il s’avère nécessaire de l’appréhender sous un autre angle, renverser le point de vue, la perspective.

    En outre, il y a un geste sculptural dans le protocole et inversement, la pratique de l’expérimentation scientifique est souvent le résultat d’un émerveillement sensible. Je me trouve alors sur la crête, partagé entre le sensible et l’exigence, la question du protocole dans l’art devenant une interrogation sur l’art dans le protocole.

     

    Comment appréhendes-tu la matière ?

     

    Avec la matière, j’ai un rapport charnel ! J’ai beaucoup de plaisir à la manipuler, à tel point que je la tords dans tous les sens possibles. C’est quelque chose de l’ordre de l’expérience physique. Je comprends en manipulant ce que j’ai dans les mains.

    Dans cette démarche, je recherche les limites du matériau, ses faiblesses, ses points forts. J’essaie surtout de mettre à l’épreuve les images a priori et les connaissances que je pense posséder.

    Je suis à la quête de la rencontre, de ce qu’elle peut bien être. La seule donnée objective est l’expérience. Je souhaite souvent découvrir le comportement de la matière, son changement d’états dans différents milieux. Non seulement je cherche à être surpris mais aussi à comprendre.

     

    Quel rôle accordes-tu à la philosophie dans ton existence ainsi que dans ton art ?

     

    Elle m’aide à mieux dormir ! Dans mon existence, la philosophie m’a beaucoup aidé à surmonter les difficultés et notamment, à exprimer des choses que j’avais besoin d’exprimer. Grâce à elle, je me suis réconcilié avec les mots, avec la langue, avec les autres, mais également avec moi-même. J’ai l’impression de lire des auteurs de philosophie comme un croyant a des arrangements avec Dieu.

    J’ai autant de plaisir à lire certains auteurs de philosophie qu’à réfléchir sur un problème d’échecs. Il est difficile pour moi de dire quelle place occupe la philosophie dans mon existence car en vérité, je n’en fais pas, même si certains ouvrages ont été – ou sont encore – très importants pour moi.

    Dans mon travail, je ne vois pas comment le formuler. Cela dit, il y a surement des va-et-vient que je n’identifie pas précisément comme tels. Mon champ reste celui des intuitions.

     

    Quel est le sens de la mise en forme selon toi ?

     

    Pour moi, la mise en forme est une apparition. Il y a bien un enchaînement de gestes maitrisés mais leur but n’est aucunement de donner une forme prédéfinie. Tout au long du processus, j’observe les différentes apparitions de couleurs et de volumes. La forme finale doit contenir le comment.

    De manière générale, dans mon travail, cette forme finale est synonyme de découverte pour moi, c'est-à-dire de quelque chose de singulier. Elle est de l’ordre de la révélation, de l’inattendu, de l’exclamation « ah, c’est ça ! ». La mise en forme est un aller-retour perpétuel entre d’un côté, ce que je pense, vois, observe et de l’autre, ce que je fais.

     

    Qu’attends-tu d’une œuvre d’art ?

     

    Quelque chose qui m’émeut, qui me surprenne, qui m’étonne, qui me bouscule. Les œuvres artistiques et philosophiques m’aident à avancer. Je lis des écrits de philosophie pour les mêmes raisons. Je suis souvent – pour ne pas dire constamment – dans ma vie, envahi par le doute. En tant qu’artiste, je souhaite faire l’expérience des choses car enfant j’ai ressenti un décalage entre les discours et ma propre réalité. Je n’ai pas du tout cherché à acquérir des connaissances mais plutôt à faire l’épreuve d’une expérience.

    Ainsi, mes diverses formations techniques m’ont apporté l’expérience de tel ou tel geste. Je trouve qu’il y a une poésie dans le geste. Par exemple, pour mes cylindres de couleurs, je compte les gouttes d’une solution transparente et je procède par chromatographie, de manière analogue au travail d’un technicien dans un laboratoire de biochimie. Toutefois, j’éprouve une tension entre ce geste – très simple – et ce qu’il produit sur moi. Des gouttes translucides s’élevant dans la matière et cuites à 1380 degrés deviennent formes et paysages.

     

    Demandes-tu aux personnes qui viennent contempler tes œuvres d’avoir une certaine attitude ? Si oui, laquelle ?

     

    Je ne demande rien de précis car je suis ouvert à tout attitude. Néanmoins, je souhaite que les personnes prennent le temps afin d’observer avec attention ce qui leur est présenté. Ce qui est fondamental à mes yeux, c’est que je ne cherche pas à transmettre un discours ou un message caché dans mon travail. L’œuvre est proprement manifeste et elle nous touche du seul fait de sa présence. Pour l’observateur, il ne s’agit pas de chercher une signification, un message mais plutôt de regarder effectivement ce qui se présente sous ses yeux.

     

    Dans le care de l'exposition Protocole, Université de Poitier, 2019

    En partenariat avec La Commission Culture de l’UFR SHA, la Bibliotheque Michel Foucault et le Departement de Philosophie de l’universite de Poitiers

    > télécharger l'interview intégral en version française

     

    If you had to choose three terms to describe your work, what would they be ?

     

    Protocol – experimentation – colour.

     

    What relationship do you have with science and in particular, what place does the notion of protocol hold in your work ?

     

    For me, science aims at being as objective as possible, in that scientists try to describe what they have before their eyes. Thus, my work is strongly linked to experimentation and observation. In particular, I see a very close link with mathematics in the case of reversals. For example, to study the function 1/x when x = 0 is impossible, it has no meaning. Hence, to solve this mathematical problem, it is necessary to look at it from another angle, to reverse the point of view, the perspective.

    In addition, there is a sculptural motion in a protocol and conversely, the practice of scientific experimentation is often the result of a feeling of wonder. Thus I find myself on the dividing line, torn between the feeling and the demand, the question of the protocol in art becoming a reflection on the place of art in the protocol.

     

    How do you perceive matter ?

     

    With matter, I have a charnel relationship! I take a lot of pleasure in handling it, to the point where I twist it in every possible sense. It’s something of the order of a physical experience. I perceive through manipulating it what I have in my hands.

    In this approach, I explore the limits of the material, its weaknesses and its strong points. I try above all to put to the test the images a priori and the knowledge I imagine I have.

    I am in search of the encounter, whatever it might be. The objective result alone is the experiment. I often wish to discover the behaviour of the material, its changes of state in different media. Not only do I expect to be surprised but also I try to understand.

     

    What role do you attribute to philosophy in your life and work ?

     

    It helps me sleep better! In my life, philosophy has helped me a great deal to overcome difficulties and notably, to express things I needed to express. Thanks to philosophy, I have come to terms with words, with the language and with others, but also with myself. I have the impression of reading authors of philosophical works like a believer has understandings with God.

    I find just as much pleasure in reading certain authors of philosophy as in thinking about a problem in a game of chess. It is difficult for me to say what place philosophy occupies in my existence because in fact, I do not philosophise, even if certain works have been – or still are – very important for me.

    In my work, I don’t know how to describe it. Notwithstanding, there are surely exchanges which I do not recognise precisely as such. My field remains that of intuition.

     

    What is the sense of modelling for you ?

     

    For me, modelling is an emergence. There is certainly a series of controlled motions, but their objective is in no way to create a predefined form. Throughout the process, I observe the appearance of different colours and volumes. The final form must contain the how.

    In general terms, in my work, this final form is synonymous with discovery for me, that is to say something particular. It’s a sort of revelation, the unexpected, an exclamation “ah, that’s it!” Modelling is a perpetual come-and-go between on the one hand, what I think, see and observe and on the other, what I do.

     

    What do you expect of a work of art ?

     

    Something that moves me, surprises me, astonishes me, disturbs me. Artistic and philosophical works help me to make progress. I read philosophical texts for the same reasons. In my life, I am frequently – when not to say constantly – invaded by doubts. As an artist, I want to experience things because as a child I had the feeling that there was a gap between the discourses and my own reality. I did not in any way seek to acquire knowledge but rather to make the trial of an experience.

    Thus, my diverse courses of technical training have brought me the experience of various forms of motion. I find that there is poetry in motion. For example, for my cylinders of colours, I count the drops of a transparent solution and proceed by chromatography, in a manner similar to the work of a technician in a biochemical laboratory. At the same time, I am conscious of the tension between this procedure – very simple – and the effect it has on me. Translucent drops rising in the material and baked at 1380 degrees become forms and landscapes.

     

    Do you ask people who come to look at your works to adopt a certain attitude? If so, what attitude ?

     

    I don’t ask for anything in particular as I am open to every attitude. Nevertheless, I want people to take the time to observe with attention what is presented to them. What is fundamental in my eyes, is that I do not attempt to convey a discourse or a hidden message in my work. The oeuvre is itself manifest and it touches us through its presence alone. For the observer, it is not a question of looking for a meaning or a message, but rather of contemplating what he in fact has before his eyes.

     

    Interview conducted by the students of the association Passages of the students in philosophy of the University of Poitiers, 2018

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