• Julie Chaffort

    vu/e par

    Camille Paulhan

    Huit personnages en quête d'auteure

     

    Figurant. Personne chargée de tenir un emploi secondaire, généralement muet, et, le plus souvent, dans un groupe tenant le même rôle. Par analogie Personne qui, dans la société, tient un rôle dont l’importance n’est qu’apparente et non effective.

     

     

    Ce qui caractérise le plus le travail de Julie Chaffort, c’est le refus des figurants. Même ceux qui nous tournent le dos, ceux qui marchent trop loin pour que l’on distingue leurs traits ou ceux qui se dissimulent derrière les fougères, ceux qui apparaissent masqués ou ceux qui conservent le silence, tous ceux-là sont des personnages et non des figurants. Et même le buisson aux reflets roux, qui rampe sous la pluie.

     

     

    Saint Christophe

     

    Si l’on en croit les textes, Christophe est un géant plutôt effrayant, mesurant – si mes conversions hasardeuses sont exactes – un bon six mètres de haut. En quête d’un prince puissant, il rencontre un roi, avant de se rendre compte que ce dernier craint le diable. Le voilà dès lors à se mettre en quête du diable, avant de se rendre compte que celui-ci craint le Christ. Devenu passeur fluvial, il entreprend un jour d’aider un petit enfant à traverser la rive. Ce dernier sur les épaules, il entre dans l’eau mais la pesanteur de l’enfant se fait intolérable. Il tient bon, et comprend après être amené son passager à bon port qu’il a transporté le Christ et à travers lui, le poids du monde.

    C’est vrai, le Christophe de Julie Chaffort n’est pas effrayant, tout de noir vêtu et les pieds fermement fichés dans le sol. Mais on l’entend distinctement souffler à celui qu’il porte : « Tu veux bouger en haut ? Moi je tiens. » Si l’homme ploie légèrement, c’est pour mieux permettre à celui qu’il porte sur ses épaules de se mouvoir, sans jamais perdre de vue cette idée : porter l’autre, c’est aussi en effet lui interdire de tomber.

     

    Cassandre

     

    Il n’a pas peur de le répéter. Plus de quatre-vingt fois en quelques minutes seulement : il faut partir, le laisser tranquille, fuir le plus vite possible. Il le répètera sans trêve s’il le faut, il ne s’épuisera pas. Trop peur de finir comme Cassandre, qu’on ne croyait pas. On le menace, pourtant : s’il continue, on le chatouillera.

     

    La petite sirène

     

    J’ai cru un temps que cette femme qui chantait une ariette délicate de Debussy, enveloppée dans une peau animale, assise sur le sable humide, pouvait incarner pour ce texte la petite sirène. Mais à bien relire le conte d’Andersen, je dois me résoudre à l’évidence : les airs mélodieux sont le fait des filles de l’air. La petite sirène, c’est le jeune homme qui se tient en face d’elle, avec sa parka bleue et orange. Car dans le conte, l’héroïne renonce à la clémence cruelle de la sorcière en refusant de tuer le prince : ce faisant, elle accomplit un véritable acte d’amour. Il faut observer le tremblement de la main droite de notre petite sirène en parka à l’écoute du chant, l’échange de regards, une certaine pudeur dans le silence qui suit.

     

    Le buisson ardent

     

    C’est un drôle de buisson ardent, dont les flammes que l’on imagine majestueuses auraient brusquement été mouillées par une pluie que l’on devine dans le crépitement des feuilles. C’est un buisson ardent modeste, qui se met en quête de sortir du cadre, de ne surtout pas attirer l’attention sur lui, de se fondre dans le paysage.

     

    Bartleby

     

    Lui, il préfèrerait ne pas. Il l’a dit : il ne veut pas être là, d’ailleurs, il l’avait déjà dit. Il demande si cela durera encore longtemps, il répète s’il le faut : non, il ne veut pas être là. Il est poli, précise-t-il. Les moutons, le paysage, il s’en fiche, il ne veut pas participer au film. Non, non, vraiment, il ne coopérera pas. Trop tard, a-t-on envie de dire.

     

    Les laminak

     

    Personne ne semble s’accorder sur un point pourtant en apparence capital : ce à quoi ressemblent les laminak du pays basque. Pour certains, ce sont des êtres masculins, semblables à des lutins velus, pour d’autres des êtres féminins, mi-femme mi-animal, aux pieds de poule ou queue de poisson. La différence est de taille. On concède toutefois une caractéristique commune à tous les laminak : ils vivent près de l’eau, sortent la nuit des souterrains où ils vivent et n’apprécient guère la lumière du jour, qu’ils fuient le plus possible. Se pourrait-il que l’on tienne là une définition en creux de l’inquiétant état d’adolescence ?

     

    Sœur Anne

     

    J’étais tellement atterrée, enfant, de découvrir que cette pauvre Anne se trouvait incapable de porter secours à sa sœur autrement qu’en jetant un œil distrait du haut de la tour. Plus tard, j’ai trouvé ce personnage non agissant plus poétique que bêtement inactif, en comprenant que le regard était aussi une action. Ici, les figures de l’attente ne manquent pas : droit comme un I, les mains dans les poches derrière les danseurs, ou postés tels des vigies face à la mer, ou encore les bottes plongées dans une mare bien lisse.

     

    Le virevoltant

     

    Le virevoltant, c’est le personnage qu’on oublie systématiquement de mentionner dans les génériques de fin des westerns américains. Pourtant, cette petite plante sous forme de boule de poussière apparaît sur tant de plans désolés, traversant l’écran avec lenteur. C’est toute la grâce du film de Julie Chaffort de nous rappeler que chaque détail est signifiant : les frottements que les gants des boxeurs produisent quand ils s’entraînent à ne pas prendre de coups, le rythme doux des gouttes de pluie dans les arbres de la forêt, les gestes de goéland dans les violents rouleaux océaniques pour continuer à résister.

     

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