• Laurent Terras

    vu/e par

    Yannick Miloux

    Tentative de décryptage

    Laurent Terras à La Souterraine

     

    Ma première confrontation avec l’œuvre de Laurent Terras remonte à 2007.

    Après avoir longtemps vécu à Marseille et participé activement à la scène artistique locale, il venait d’installer sa famille à Sérilhac en Corrèze sur un coup de tête, ou plutôt sur un coup de cœur pour une ancienne grange corrézienne dominant un paysage magnifique à perte de vue. Il avait entrepris d’importants travaux d’aménagement, et son atelier était presque opérationnel. Je me souviens avoir été frappé par son ingéniosité, son savoir-faire, ses multiples aptitudes aux bricolages les plus divers, ses solutions pragmatiques et son insatiable curiosité. 

    Je cherchais un artiste ingénieux à inviter dans un lycée de Brive pour une résidence de création. Il ferait parfaitement l’affaire et son séjour au Lycée Cabanis fut un grand succès qui déboucha notamment sur la création d’une sculpture sonore « Multiplex » (2008, coll. Frac Limousin) sorte de boîte à musique graphique et rythmique dispersée au sol qui fit l’unanimité auprès de toute la communauté lycéenne.

     

    Ce qui est le plus frappant dans la recherche de Laurent Terras, c’est son foisonnement et sa vivacité. Il réalise des sculptures, des environnements souvent constitués de matériaux hétérogènes (mécaniques, synthétiques, vivants,…) et aussi beaucoup de dessins (préparatoires ou pas, souvent percutants comme des esquisses publicitaires, et légendés de remarques et de détails). A notre époque de saturation médiatique, son utilisation du langage peut paraître parfois littérale, souvent humoristique et à double sens.  Ainsi, pour la crypte de l’Eglise de La Souterraine, il a choisi de nommer son exposition « Décryptage », ce qui semble à la fois aller de soi et qui n’est pourtant pas une mince affaire quant à la complexité qu’il met en œuvre dans ses travaux.

     

    Pour son exposition, il a choisi un ensemble de trois œuvres hydrophiles.

     

    « Hydroponie, Flower Power, Effet de serre » a été réalisée en 2003 à Aix-en-Provence, au 3bisf, un centre d’art hébergé au sein d’un hopital psychiatrique. Comme son triple titre l’indique, cette œuvre est à la fois un système d’agriculture hors-sol, une référence à la culture des années 60 et une allusion au dérèglement climatique. L’artiste présente son œuvre comme « un jardin sans valeur nutritive ni florale, un jardin non productif dont il faut s’occuper régulièrement ».  Dans sa description, il précise: »Des micro mécanismes pompent, fluidifient, entraînent, aèrent cette jungle composite par l’intermédiaire de moteurs, panneaux solaires, ventilateurs, systèmes d’études météorologiques et vidéos surveillances… et sont captés par des micros qui redistribuent une ambiance lourde et lancinante ». Ainsi, on pourra envisager cette œuvre comme une tentative de synthèse (impossible ?) entre l’homme et la nature et une curieuse amplification de phénomènes de recréation artificielle du vivant.

     

    « Sans fuite » est une œuvre récente, réalisée dans l’atelier de Sérilhac en 2011. Sorte de dispositif de plomberie, cette œuvre est basée sur une circulation d’eau invisible à l’intérieur d’un circuit de tuyaux de cuivre qui traverse des contenants métalliques divers, bidons, fût métallique et moulages de bottes en cupro-nickel (un alliage anti-corrosif de cuivre et de nickel : c’est la partie blanche des pièces d’un et deux euros m’informe wikipedia). Cette circulation d’eau passe en deux endroits par des diamètres plus resserrés et accélère momentanément son débit. C’est le double effet Venturi auquel le titre fait allusion (encore merci wikipedia). Selon l’artiste, ce système hydraulique est à considérer comme une œuvre sonore proche d’un « gargouillis intestinal ». On ne peut s’empêcher d’imaginer la figure de l’artiste comme celle d’un plombier musicien.

     

    Enfin, Terras présente cinq œuvres récentes de format plus modeste. Ces cinq « Technofossiles » sont des dégourdis de grès blanc, c’est-à-dire obtenus après une première cuisson à 900° et avant la pose éventuelle d’un décor. L’artiste a choisi de mouler des contenants d’énergie (bonbonne de gaz, jerrycan et bidons) et de leur donner une consistance pérenne. Par le titre générique qu’il leur attribue, il semble les propulser dans le futur, à destination des archéologues de demain, c'est-à-dire d’une époque où les énergies fossiles ne seront qu’un souvenir. Connaissant Laurent Terras, on peut penser que le nom donné à cette technique porcelainière, le dégourdi, aura également constitué un déclencheur puissant pour l’entraîner vers cette amusante spéculation.