• Nicolas Milhé

    vu/e par

    Marielle Chabal

    J'vis dans un rêve érotique où j'parle peu mais j'caresse le monde¹, le décorum formidable et républicain.

    La métaphore est claire et imagée. Le rêve est devenu réalité : Ademo semble avoir atteint un idéal. J’meurs dans un cauchemar exotique où la terre ressemble à ma tombe¹. Tout vole en éclat sous le coup de l’opposition de la phrase qui suit. Comme dans Le monde ou rien, où au travers de l’antithèse - Ton mal, mon bien - l’idée de la réalité fonctionne en miroir. 

     

    Merveilleuse simplicité de l’ouverture, l’attirance n’a rien à offrir que le vide qui s’ouvre indéfiniment 

    sous les pas de celui qui est attiré, que l’indifférence qui le reçoit comme s’il était pas là, 

    que le mutisme trop insistant pour qu’on lui résiste, trop équivoque pour qu’on puisse 

    le déchiffrer et lui donner une interprétation définitive.²

     

    En construisant de la duplicité, les oeuvres de Nicolas Milhé créent des espaces vides et demandent - en coulisse - pourquoi le sens de la vie nous échappe de manière systématique. Il se joue frontalement de cette mascarade de la réalité - l’hypocrisie absolue de notre temps - et de la comédie de l’information, en la vidant de ses chimères. Nicolas nous donne l'expérience d’une forme de solitude, comme un certain cynisme contemporain s’en prend à l’art parce que le réel a disparu. Et par la quintessence du tour de passe-passe, ses oeuvres se délectent à montrer patte blanche à l’entrée du vieux bâtiment de la critique de l’idéologie.

     

    On peut affirmer avec certitude qu’aucune réelle contestation ne saurait être portée par des individus qui, 

    en l’exhibant, sont devenus quelque peu plus élevés socialement qu’ils ne l’auraient été en s’en abstenant. 

    Tout cela ne fait qu'imiter l'exemple bien connu de ce florissant personnel syndical et politique, toujours prêt 

    à prolonger d'un millénaire la plainte du prolétaire, à la seule fin de lui conserver un défenseur³.

     

    Le cœur qui n'veut plus se nourrir4. 

    La relation de Milhé au politique n’est pas dans la lutte, il a grandi à cet endroit et n’y a rien vu se métamorphoser, il lui préfèrera quelques formes de la poésie du désespoir. L’état des choses se trouve engourdi, peu importe, Nicolas connaît l’art de la guerre. L’action se déroule d’une manoeuvre-l’autre et chaque moyen aura sa fin, chaque donne, sa redistribution. Pour cause, sa manière d’œuvrer relève de la psychologie de l’adversaire. Il ridiculise la propension au repli et les systèmes de protection érigés en mode de vie par des sourires en fuite. Là, « exposer » prend alors tout son sens, celui de montrer quelque chose et celui de prendre le risque de le faire. Loin d’une intellection nihiliste, les cyniques étreignent des idéaux et souffrent de ne pas les atteindre. Le cynisme est alors l’audace de la vérité - distincte de la bravoure de la lutte politique, divergente de l’ironie socratique - et dans ce sens, les formes expriment un sentiment que le cœur ne ressent plus, ou alors qu’il n’est plus possible de saisir autrement que de biais. Dans les entrelacs et en enfilade, c’est un combat à mener.

     

    Les formes sont peuplées de figures de proues - d’allégories humaines ou animales - qui entretiennent un rapport intime à la fascination de Milhé pour le Pouvoir, une fascination littérale, à la fois dans l’attraction et le rejet. D’abord, ce chien immobile, qui statue. C’est un labrador, c’est un berger allemand. C’est le meilleur ami de l’homme, le meilleur ami du baqueux. Puis la hyène tachetée - l’opportuniste, la charognarde - qui incarne des rapports sociaux on ne peut plus complexes, comme en lanceuse d'alerte. Mais encore et non des moindres, on identifie Vladimir, au coeur de sa mélancolie, Rosa, un peu plus fière, Michel, un peu plus chic et Jacques-François-Valéry-Charles-Georges-Nicolas-l’autre-François, tous ces pantins qui deviennent rassurants - à force de se fondre les uns dans les autres - quand l’échappatoire n’existe plus. Ces figures, Nicolas les défigurent en décriant l’impuissance et la solitude de l’homme au cœur des politiques contemporaines.

     

    Il vivait nu dans un tonneau, se masturbait sur la place publique et apostrophait les personnalités du pouvoir de son temps. Il parcourait inlassablement les rues d’Athènes, morigénant, insultant, rageant, se proclamant «citoyen du monde». Sa vie est un tissu d’anecdotes scandaleuses, excentriques et provocatrices et il mourût à Corinthe qui lui consacra une colonne surmontée d’un chien, tandis que ses concitoyens lui élevaient une statue.

     

    Nicolas sera le dernier à aller se coucher et il n’en aura pas envie. Nous sommes dans le dimanche de la vie et le sens même du divertissement perd de sa substance. Qu’est-ce qui différencie la fête de la fête ? Dans la redoutable civilisation du continuum festif, ce n’est plus la fête elle-même qui peut apporter un divertissement ou une diversion. Ton sur ton pour ainsi dire, elle n’est plus dans la vie quotidienne que de la grisaille sur de la grisaille. Elle n’a plus que l'insuffisance dite constante des jours « normaux ». Dans ces conditions, c’est le divertissement lui-même qui devient une condition, ou une frustration, même si personne ne semble ici s’en être aperçu. C’est bien la fête telle qu’elle s’étale qui devient une désolation sans pareille et dont il faut trouver à se distraire comme jadis on s’arrachait par du festif localisé à la routine du temps. Désormais, c’est la dévastation qui s’occupe - ce sont les ravages et les fracas qui se chargent de l'inversion de l’inversion - du bouleversement de tous les bouleversements et de l’embrouillement de toutes les perspectives sur-embrouillées qui sont l’état de l'existence actuelle.

     

    Mais qui pense réellement qu'on peut avoir le bien sans mal ? le tigre sans griffe ? le beurre sans ce qu’il coute ? la chimie industrielle, sans les pluies acides ? Qui nous a donné l’éponge pour effacer l’horizon ? Mais surtout, quelle importance ? Nous sommes déjà dans un monde après la fin, alors pourquoi ne pas en rire ? Le malaise dans la civilisation a acquis une nouvelle qualité : il apparait comme un cynisme diffus et universel. Ça et là, Nicolas porte un regard affuté sur ce qui l’entoure et semble vouloir tout ré-illusionner - quelques touches d’or par-ci, d’autres géométries par là, au fond, vous l’aurez remarqué, il n’y a aucun drame - et c’est sans doute en dernier recours le besoin de légèreté qui motive les pas de côté formels de l’artiste. 

     

    Milhé ne fait pas un art politique mais œuvre avec le politique. Il collectionne les images - en forme de bon point - il ne s’implique pas, il se moque. Il sait qu’un pays qui flingue sa jeunesse est un pays mourant, alors il y pioche sa matière première et jongle avec - portrait de Sarkozy, chien de flic et figure révolutionnaires - parce que l’espoir est un leurre, un piège dans lequel les gens tombent jusqu’à ce qu’ils regardent enfin la réalité en face. Et c’est exactement à ce jeu-là qu’un jaguar se résume à des taches noires sur un aplat jaune et que la symbolique des couleurs d’un drapeaux s’abrège en une abstraction chromatique. C’est pourtant aussi dans ces conjectures précisément qu’une meurtrière devient l’image fantasmagorique d’une plage idyllique.

     

     

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    (1) PNL, DD, 2019.

    (2) Michel Foucault, La Pensée du Dehors, 1966.

    (3) Guy Debord, In girum imus nocte et consumimur igni, 1978.

    (4) PNL, Jusqu’au dernier gramme, 2016.

     

     

     

    Texte produit dans le cadre de l'exposition La Garde, Eternal Gallery, Tours, 2019